Le Rouge et le Noir, Stendhal (relecture)

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512 pages, ici, GF Flammarion mais il existe de nombreuses éditions scolaires notamment. Paru en 1830.

Titre complet : Le Rouge et le Noir, Chronique du XIXe siècle. 

Histoire inspirée d’un fait divers de 1827

Les nouveaux programmes ( et œuvres obligatoires) de français en lycée nécessitent des relectures pour choisir entre La Princesse de Clèves, Les Mémoires d’Hadrien, et Stendhal, dans l’objet d’étude « Le roman et le récit du Moyen Age au XXIe siècle ».

J’avais gardé un souvenir ébloui de ce roman étudié au lycée mais, à part quelques extraits utilisés en cours, je ne l’avais pas relu intégralement et j’appréhendai un peu de ne plus l’apprécier, ce qui m’est déjà arrivé, déçue par la relecture d’une oeuvre aimée dans ma jeunesse.

Eh bien non ! Au contraire ! Même si j’ai relu stylo en main pour les besoins du métier, je peux affirmer que cette relecture a dépassé mes attentes. Je dirais même que j’en ai goûté beaucoup d’aspects qui m’avaient échappé à l’adolescence et, c’est bien normal.

C’est un chef-d’oeuvre. Incontestablement. La profondeur de l’analyse psychologique, que ce soit celle de Sorel, de madame de Rênal ou Mathilde de la Mole et bien d’autres personnages, est impressionnante. Jusque dans les petits détails des fluctuations d’humeur aux paradoxes les plus flagrants !

Le roman se divise en deux parties durant lesquelles nous suivons l’ascension sociale de Julien Sorel, fils d’un simple ouvrier, mais qui a eu la chance de bénéficier des leçons du curé Chélan, ce qui  en fait un jeune homme instruit, très différent de son père ou ses frères. Nous sommes dans les années 1830, où les divisions de la société française sont de véritables fractures. On croise les nostalgiques de l’Ancien régime , (le marquis de La Mole), des Bonapartistes, et ceux qui appellent à une nouvelle révolution.  Au milieu de tous ces partisans, comme aujourd’hui, ceux qui changent de parti en fonction de leurs intérêts, (ah ! l’odieux personnage Valenod). Deux intrigues amoureuses en apparence indépendantes mais qui vont se croiser à la fin du roman. Bien évidemment, c’est un roman d’apprentissage, autant sentimental, social que politique.

On retrouve dans le personnage de Sorel une sorte d’archétype du héros romantique à travers l’admiration qu’il voue à Napoléon et au vide que son exil , puis sa mort, ont laissé. Ce Mal du siècle que Musset décrira dans La Confession d’un enfant du siècle, 1836Les jeunes gens de basse extraction ne peuvent plus rêver de gloire ou d’enrichissement comme ils le purent sous le règne de l’empereur. On ne compte plus dans le roman les occurrences du nom de Napoléon ni les citations, renvois, au Mémorial de Sainte-Hélène.  Les résonances politiques sont si fortes que, lors de sa plaidoirie, Sorel ne tente d’expliquer son geste que par l’incapacité des plus pauvres à se hisser dans une autre classe sociale. Son acte n’est analysé qu’au travers du filtre politique. (Au passage, on retrouve ce thème très souvent chez Hugo, comme dans Hernani ou Ruy Blas par exemple) :

 » Quand je serais moins coupable, je vois des hommes qui  […] voudront punir en moi et décourager à jamais cette classe de jeunes gens qui, nés dans un ordre inférieur et en quelque sorte opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation, et de l’audace de se mêler à ce que l’orgueil des riches appelle la société.

Voilà mon crime, messieurs, et il sera puni avec plus de sévérité que, dans le fait, je ne suis point jugé par mes pairs. Je ne vois point sur les bancs des jurés quelque paysan enrichi, mais uniquement des bourgeois indignés… »

Il est aussi passionnant de confronter le caractère de la douce madame de Rênal à celui de l’exaltée Mathilde. Le lecteur recherche avidement les propos du narrateur (très présent et parfois « envahissant » )  pour trancher cette question essentielle : laquelle des deux Julien Sorel aime-t-il vraiment ? La réponse s’impose d’elle-même dans les dernièrs chapitres du roman.

Par contre, j’ai été assez surprise par le style stendhalien. Certaines tournures de phrases m’ont demandé une relecture pour vérifier la compréhension et les paroles rapportées sont étrangement insérées ainsi que les monologues intérieurs,  si bien que l’on ne comprend pas spontanément ce qui appartient au récit ou à l’introspection . Balzac me semble plus accessible en ce qui concerne la syntaxe des phrases.

Enfin, la question qui s’impose en refermant ce livre : pourquoi est-ce un chef-d’oeuvre ? Pourquoi a-t-on le sentiment d’avoir perdu beaucoup de temps avec tant d’autres romans dont on ne sait même plus de quoi ils traitent ? Pourquoi se demande-t-on ce qu’on va bien pouvoir lire ensuite sans que le livre nous tombe des mains ?

D’abord, et ce n’est qu’un avis très personnel, ce roman habite son lecteur. On croise des personnages d’une telle épaisseur qu’ils demeurent en nous pour toujours, qu’ils nous parlent comme si nous les avions croisés dans la vie. Ensuite, Stendhal recrée un monde complet avec toutes ses classes sociales, leurs antagonismes et leurs rivalités même si nous avons connaissance de ce qui va arriver en 1830 avec les Trois Glorieuses et l’abdication de Charles X, nous sommes transportés dans cette atmosphère. La dimension spirituelle tisse aussi le roman : la toujours vivante opposition entre jésuites et jansénistes (quelle belle figure que celle de l’abbé Pirard ! ), la foi de madame de Rênal, les rejets de l’église et son clergé par Julien. A travers cette volonté de vouloir donner un sens à la vie, donc à la mort, ce roman renferme les apostrophes et les cris du cœur de Julien qui souhaite que, s’il est un Dieu, que ce soit celui de Voltaire et de Fénelon.

Tout comme Héloïse et Abélard, Aucassin et Nicolette, Tristan et Iseut, Lancelot , La chanson de Roland, et tant d’autres chefs-d’oeuvre, La Princesse de Clèves, René, Atala, etc, Le Rouge et le Noir, est partie intégrante de ces romans qui nous ont construits et dont la force esthétique et artistique reste gravée en nous et dont on peut affirmer qu’après leur lecture notre vision du monde, voire de nous-mêmes est modifiée.

Une pensée, bien sûr,  pour l’adaptation d’Autan-Lara, 1954,  avec deux acteurs exceptionnels, Danielle Darrieux et Gérard Philipe.

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6 Comments

  1. La Chartreuse : je garde un excellent souvenir mais je ne l’ai plus lu depuis le lycée. J’en revois pourtant certaines scènes avec une très grande précision.
    Pour les élèves, oui, bien sûr mais j’en ai toujours une ou deux d’un très bon niveau.

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    1. Moi aussi mais le problème est que c’est à choisir entre La Princesse de Clèves ou les Mémoires d’Hadrien en S. Ce dernier est plus court mais, à mon avis, bien plus difficile à aborder . Quant à la Princesse , je l’apprécie beaucoup mais si l’on choisit Phèdre en théâtre ça fait beaucoup de XVIIe et de jansénisme !
      Ce serait bien qu’il soit possible ( mais rien vu de tel) de n’étudier que le Livre Premier et de donner la suite en cursive .

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  2. Je ne cesse de le conseiller à mes lycéens, persuadée que je suis que cette lecture ne peut que les transporter. Pour ma part cela fait quelques années que je ne l’ai pas relu: peut-être que si je le faisais maintenant je comprendrais mieux le choix amoureux de Julien.

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    1. Merci Kaskavel ! Je crois tout de même qu’il faut être un bon lecteur pour l’aborder ce qui n’est pas toujours le cas de nos élèves. J’ai maintenant envie de relire la Chartreuse de Parme…

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  3. Je ne l’ai encore jamais relu (10 ans déjà ! Quel coup de vieux !)
    C’est un des livres qui m’a littéralement révélé à la littérature. Peut-être un jour le relirais-je, en tout cas ton avis est réconfortant dans cette optique 🙂

    Aimé par 1 personne

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