Dans le jardin de l’ogre, Leïla Slimani

ogre Lu en Kindle, 6€99

Gallimard, 2014, 240 pages.

Slimani est présente dans de nombreuses listes de sélection pour les prix littéraires avec son deuxième roman , Chanson douce. J’ai préféré la rencontrer par ce premier roman pour savoir si c’est un pur produit marketing de chez Gallimard ou les débuts d’un auteur intéressant. La belle citation mise en exergue d’Anna Akhmatova, tirée du recueil Requiem,  m’a beaucoup touchée:

« Non ce n’est pas moi, c’est quelqu’un d’autre qui souffre.

Moi, je n’aurais pas pu souffrir autant.  »

Le thème peut paraître scabreux, puisque l’héroïne est nymphomane. Adèle est une jeune bourgeoise, journaliste,  mère d’un enfant, mariée à un gastro-entérologue. Seulement Adèle n’aime pas sa vie, ni son métier, qu’elle a obtenu par piston, ni son rôle de mère qui l’étouffe, ni sa vie de couple sans couleurs. Seule la recherche effrénée d’amants la sort de ce quotidien oppressant et gris. Bien plus par goût du risque, de l’incongruité de la « situation » que par la recherche de jouissances. Quitte à voir éclater sa vie familiale car, tout se sait un jour.

Le tour de force de Slimani est d’avoir choisi un vocabulaire précis, clinique, des phrases saccadées qui renvoient plus au dégoût de l’héroïne pour elle-même qu’à une tentative d’écriture érotique. C’est un descente en enfer qui est racontée.

« Adèle a ressenti pour la première fois ce mélange de peur et d’envie, de dégoût et d’émoi érotique. Ce désir sale de savoir ce qui se passait derrière les portes des hôtels de passe, au fond des cours des immeubles, sur les fauteuils du cinéma Atlas, dans l’arrière-salle des sex-shops dont les néons roses et bleus trouaient le crépuscule. Elle n’a jamais retrouvé, ni dans les bras des hommes, ni dans les promenades qu’elle a faites des années plus tard sur ce même boulevard, ce sentiment magique de toucher du doigt le vil et l’obscène la perversion bourgeoise et la misère humaine.  »

Ce parti pris de décrire Adèle comme une malade est un choix judicieux qui évite l’écueil de la pornographie. N’importe quelle addiction, drogue ou alcoolisme,  pourrait être mise sous les mots du narrateur. Adèle ne s’aime pas, se détruit. Et les moments où elle lit le désir des hommes dans leurs yeux ne peuvent compenser cette horreur d’elle-même. Mais Adèle détruit aussi  son mari qui s’épuise dans son hôpital parisien en gardes, pour lui offrir le meilleur.

« Adèle a déchiré le monde. Elle a scié les pieds des meubles, elle a rayé les miroirs. Elle a gâché le goût des choses. Les souvenirs, les promesses, tout cela ne vaut rien. Leur vie est une monnaie de singe. Il a pour lui-même, encore plus que pour elle, un profond dégoût. Il voit tout d’un œil nouveau, d’un œil triste et sale. « 

« Auprès d’Adèle, il a le sentiment d’avoir vécu avec une malade sans symptômes, d’avoir côtoyé un cancer dormant, qui ronge et ne dit pas son nom. Quand ils ont emménagé dans la maison, il a attendu qu’elle tombe. Qu’elle s’agite. Comme n’importe quelle toxicomane privée de sa drogue, il était convaincu qu’elle perdrait la raison et s’y était préparé. « 

C’est un roman prenant qui possède un ton déjà bien personnel. Bien sûr, on n’échappe pas à certains clichés sur la société mais, on est accaparé, secoué par la violence des mots et des situations.

Je vais, bien évidemment, lire  Chanson douce .

 

 

 

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3 réflexions sur “Dans le jardin de l’ogre, Leïla Slimani

  1. Pingback: Chanson douce, Leïla Slimani | Un Balcon en forêt

  2. Je suis ravie de lire ce billet ! Je vais bientôt lire le second, mais je ferai un détour par ce premier qui semble assez particulier!

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